ManiFesteS

Mazout revue qui paraîtra aléatoirement. 

Une version sur le net, une version papier. 

Ici sont les différents manifestes (#1, #2, ...), et le reflet des sensibilités et des positionnements de chaque membre du collectif.

#1

MANIFESTE MAZOUT

 

A. Préambule : Pourquoi « Mazout » ?

 

« Mazout » est d’abord un combustible ! Liquide, visqueux et sombre, obtenu par distillation, utilisé, nous le prétendons, pour relancer les chaudières éteintes de l’émancipation, pour réchauffer le grand corps malade de la création en court-circuitant l’autorité algorithmique.

« Mazout » ne s’enflamme pas à froid, il faut le compresser, l’opprimer, le maltraiter pour que ses particularités, sa fonction première se réveille.

« Mazout » est donc attentif, réfléchi, aguerri, patient et courageux. Son utilisation génère des émissions de particules fines. Sa composition est complexe, sa pureté incontestable, ce qui le rend non adapté aux esprits standardisés, marketing-compatibles.

« Mazout » est né de la friction, de la chaleur, du résidu.

« Mazout » existe, au cœur de la culture contemporaine, sournoisement réorganisée par d’invisibles machines, qui décident ce qui mérite d’être vu, lu, écouté, reconnu, disséminé, financé et archivé. Ces machines sont les algorithmes, leur ADN sont les mathématiques, leur but, la reproduction et la dissémination de formules non-neutres au service du grand capital ; des outils extrêmement efficaces créés pour capturer l’attention, standardiser les désirs, discipliner les citoyens, anticiper, façonner leur avenir et détruire la planète.

« Mazout » est un magazine indépendant soutenu par des artistes, des créateurs, des philosophes qui refusent le totalitarisme -car c’est de cela dont il s’agit- des désirs frelatés, de la consommation aveugle, de la création littéralement « décérébrée », canalisée à son insu, dépossédée de sa liberté créative.

« Mazout » n’est pas nostalgique. Il est cependant l’héritier des Canuts de Lyons, représentant la lutte contre un système qui, par l’intermédiaire des machines, réduit l’humain à une valeur d’ajustement pour des modèles d’optimisation cybernétiques, détruit le travail de l’homo faber, son autonomie et son universalisme.

Aujourd’hui, les algorithmes sont les nouveaux métiers à tisser.

Ils ne tissent plus la laine ou la soie, mais la visibilité.

Ils n’exploitent plus les corps mais l’attention et l’opinion publique.

« Mazout » s’élève contre la violence généralisée imposée aux peuples par les agissements de règles opératoires informatiques qui décident non seulement de « qui existe » et « qui doit être invisibilisé » mais aussi de « ce qui peut être dit » et de « ce qui doit être tu », et ce, sur l’ensemble de la planète, en temps réel, 24 heures sur 24. « Mazout » résiste aussi contre les effets de la jonction, maintenant consommée, entre le système algorithmique et les appareils de répression de l’état.

La révolte de « Mazout » est non-violente, culturelle, esthétique, sociale et politique. Nous revendiquons le droit de création sans permission, de réflexion sans manipulation, de liberté de choix sans doxa productiviste et performative, la mise en œuvre d’un moratoire contre l’intelligence artificielle, une émancipation totale de la soumission au jugement algorithmique de l’ordre établi.

Le combat de « Mazout » est d’organiser la résistance contre une culture laminée et transformée en « feed » sans fin, optimisé en temps réel sans que nous nous en rendions compte, sans que nous puissions même désirer autre chose que ce qu’il ambitionne.

 

B. Diagnostique : le pouvoir algorithmique.

 

Les algorithmes ne sont pas des outils ; ce sont des caciques.

Ils organisent, filtrent, autorisent, refusent, censurent, recommandent, et enterrent. Ils hiérarchisent les esprits, récompensent la soumission, la rapidité d’exécution sur la profondeur, la réflexion et la contemplation. Leur credo est de privilégier la haute fréquence d’intervention sur l’intention sentie ; le connu, et ce qui a fait ses preuves sur les réseaux/marchés au détriment de la découverte. Alchimistes du profit, ils métamorphosent l’émotion en monnaie, en « followers », en « likes » ; transforment l’utilisateur en « producteur » autoexploité dont le seul rôle est de produire indéfiniment pour la machine.

En termes d’économie politique, les réseaux sociaux, et les plateformes dont le « business model » est de traiter les données créés gratuitement par le « prosommateur[1] » branché au « feed », extraient de la valeur d’une production sociale et culturelle sans assumer aucune responsabilité morale sur cette production.

Dans les vastes contrées du post-capitalisme, « l’économie de l’attention » présente la visibilité, la lisibilité, comme parangon de liberté et d’émancipation personnelle mais il s’agit plutôt d’un chantage émotionnel qui se réduit à : adapte-toi ou disparais (Euphémisme du « marche ou crève » des boomers) ! Culturellement, cette organisation des esprits accélère, hystérise, le processus d’uniformisation qui accompagne toute économie de masse dont le mouvement d’inertie est de réduire la forme, le ton, la portée, des idées à développer et des sujets à traiter. Dans ces conditions, l’art et la réflexion sont condamnés à ne devenir que du « contenu » éphémère. À l’inverse de l’existence, le risque devient de l’inefficience. La recherche est substituée par des « recettes » simples et rapide à délivrer.

 

C. Une lutte esthétique

 

Les courants esthétiques résultants des tensions sociales légitimes sont aujourd’hui dépassés. Ce qui est récompensé n’est plus la qualité du beau mais la compatibilité à la standardisation mathématique. Les formats courts, immédiatement intelligibles, émotionnellement puissants et éphémères, tape à l’œil, martelés, incontournables pour les prosommateurs investis dans le « personal branding » sont la nouvelle norme. Ces patrons esthétiques, reconnaissables dans la seconde, ont des effets neurologiques pernicieux sur les utilisateurs.

Que suppriment-ils ?

L’ambiguïté.

Le silence et la lenteur.

La difficulté formelle, le travail artisanal de l’homo faber ; un labeur qui demande du temps, un contexte, des contradictions, le tâtonnement et la non-performance.

Les critères de goût ne sont plus l’objet de débats. Les algorithmes n’ont pas le désir comme levier de pensée, ils se contentent de le manufacturer à des fins mercantilistes.

« Mazout » existe pour protéger les formes d’attention traditionnelle, encore une fois, non par nostalgie, mais par désir d’humanité.

 

D. Héritages et atavismes

 

De Dada, nous prenons la fin de non-recevoir et l’absurdité mais nous rejetons le nihilisme.

Du Surréalisme, nous prenons l’imagination au service du rêve mais refusons le culte du génie.

Du Futurisme, le désir de régénération mais sans l’obsession de la vitesse et de la domination.

Des Situationnistes, nous prenons à notre compte la haine du spectacle mais rejetons l’élitisme déguisé en émancipation.

Du mouvement Punk, nous héritons du désir d’autonomie absolue et la rudesse mais sans nécessité d’immolation.

De l’art cybernétique, nous acceptons la technologie comme moyen d’action créateur mais refusons d’en devenir les esclaves.

« Mazout » n’est pas technophobe ; mais il ne se soumet pas au Pharmakon algorithmique.

 

E. L’indépendance de l’artiste

 

Imaginons un couple de jeunes créateurs. Elle écrit. Lui est peintre et graphiste. Ils se réveillent et avant même le café du matin, se branchent sur leurs « stats » de la veille. « Likes », « shares », « commentaires », monétisation.

Elle efface un de ses paragraphes préférés car « ça baissera la bonne perf » du jour précédent. Lui, refait la palette de couleurs de ses derniers « Thumbnails » car les algos ont pivoté dans la nuit. Ils créent de nouveaux posts. Ils sont tous les deux prêts avant midi. Ils recommenceront à 18 heures. Leur « brand » est tout ce qui compte. Le soir, tard, ils se sentent étrangement déconnectés de leur art.

Ils rejettent pourtant une sensation de « burn out » ; ils font ce qu’ils peuvent pour ne pas penser à l’échec. Pourtant, ce n’est pas de cela dont il s’agit. C’est une exténuation structurelle.

« Mazout » est conscient que ces artistes, ces penseurs, ces créateurs, toutes et tous indépendants, font quotidiennement face à la précarité, au dédoublement de leurs forces dans des boulots alimentaires, à l’impératif constant de la e-promotion, à l’anxiété métrique qui ne leur laisse pas le temps de penser, de rêvasser, de recommencer s’ils le désirent, encore et encore le même projet.

Leur créativité, la créativité, est écartelée entre la survie au quotidien et l’absolue nécessite de pertinence en ligne.

 

« Mazout » démasque cette violence moderne et propose un écosystème diffèrent pour ses créateurs qui s’engagent à :

  • Construire une communauté où le dialogue, pas le diktat des algorithmes, est la force centripète.
  • Une cadence de publication aléatoire, qui laisse le temps au temps.
  • L’inclusivité comme pratique constante.
  • Le risque formel est un critère.
  • La contradiction est la bienvenue.

 

F. Nos mots d’ordre

 

La visibilité n’est pas la valeur de l’artiste.

La lenteur est une forme de résistance.

L’art n’est pas du contenu.

L’algorithme optimise ; l’artiste perturbe.

Les algorithmes sont les nouveaux censeurs.

Le risque ne peut être automatisé.

Le refus est structurant.

Communauté contre viralité.

Profondeur contre dopamine.


[1] Le producteur/consommateur.

[...] La suite sur le site https://www.philippe-nadouce.com/single-post/manifeste-littéraire

#2

 

 

 

Nous cherchons la sortie de secours.  

Nous étudions le corps du néant.  

Nous reflétons notre époque. 

 

Mazout regroupe des hommes et des femmes qui désirent témoigner

de l’épouvantable nuit qu’ils traversent, de la faim qu’ils traînent et de leurs soleils égarés.

Des étrangers, des imaginatifs déchirés.

Une poignée d'étranglés qui passent leur visage à travers l’avenir et les lointains, pour

en déposer ici les splendeurs.

 

Nous crevons d'ici-bas mais, nous savons, que les créations de sensations

nouvelles bouleverse les legs et, nous sommes

sans crainte : nous faisons l'expérience chaque jour de nous heurter 

- sans cesse à l’inconnu immense. Et sciemment nous refusons de choisir entre les multitudes : chatoiements de la vie. 

Car.

Nous revenons du merveilleux.  

Il est temps de rendre compte de cette époque déchirante et absurde, de ce qu’elle renferme.  

Il est temps de le dire. 

Contre la paralysie bedonnante, l’ankylose du temps, la trouille verbale. 

 

Mazout soulève la poussière de ses créateurs. 

Mazout est dépossédé de toute pesanteur.  

Mazout la chair du monde car Mazout n’est pas vide, il est intempestif, beau et froid.  

Mazout est l’avenir qui se déplace.

 

Certains, depuis leurs ténèbres, chercheront le calme d’un ailleurs généreux, d’autres feront tinter leurs chaînes plus résolument. De quelles réalités seront-ils l’écho ? 

Un rationalisme de verre pilé pourra bien s’allier au mysticisme, la révolte crever l’élan des trop sages frustrations, la musique avaler le ciel, qu’importe ! Et tant mieux si cela contredit vos existences ! Elle agrandit les nôtres.  

Nous refuserons les écoles, les professeurs, ces échafaudages qui font vieillir prématurément les cœurs. Jamais un miracle n’a résonné dans ces chapelles. 

Mais nous n’accepterons rien qui ne déborde démentiellement chacun : dans ce monde trop calme, la détresse n’est-elle pas notre lucidité commune ? La beauté ne frappe-t-elle pas comme une sorte de victoire ?  

 

Il s’agit d’une guerre, d‘une guerre inachevée, d’une guerre. D’une guerre nécessaire. Voilà qu’y sont requis tous les moyens nécessaires. 

 

Mazout fait place nette.

Mazout donne libre-court à tous les états mentaux qui divaguent.

Mazout vote pour le nomadisme guerrier et l’invisible erreur de l’avenir.

Mazout est cruel dans sa bonté.

Mazout c’est le partage des corps, des coloris, des mots, des courts-circuits, des mythes dansants, des transes, des dérangements, des magies, des épousailles de bonds, des combustions, des formes neuves, des sources fortes, des évasions, des densités, des craquements de merveilleux, des insistances de libertés, des combats et des musiques et des éruptions - des joies.

Mazout fait recette.

Mazout est lié à l’amour, aux tumultes dans la paix, aux boiteux, aux récidivistes, aux audacieux, aux réfractaires, aux marrons du temps et de la liberté commune.

Mazout rayonne sans honte de son expérience.

Mazout partage.

Mazout c’est le rire des armes, s’offrir au soleil, vagabonder dans la ville, rouler avec rage, hurler, porter son poing au hasard, rêver, courir, aimer.

Mazout c’est le clair chatoiement heureux de l’excessif désir.

Mazout c’est l’association libre et le désenchantement léger.

Mazout c’est la bonté de soi, en soi et pour soi, c’est un refuge dans la douceur et une ferveur de vertiges, la lutte humaine et la pierre sociale.

Mazout c’est le devenir artiste de tous et pour tous, irrémédiablement, immédiatement, d’un grand geste ludique et matériel.

Mazout c’est la conversion du poète anesthésié en existence colorée, en royautés intenses, en explosions de paresses, en chairs de luxes.

Mazout c’est le renversement des représentations, c’est la reconquête des déséquilibres chancelants, ce sont les mêlées incroyables, c’est le labeur léger de l’oisiveté.

Mazout est organisé.

Mazout c’est la lutte sociale effective, sans attendre, sans permission, sans hiérarchie.

Mazout c’est un vieil océan de révoltes, de fraternités, de créations.

Sans Mazout tu n’as aucune chance.

 

Mazout sera hasard de langues. Et nous les emmailloterons d’innocences et de désirs, de rêves et de vifs, de nécessités froides et de révoltes troublantes.

Mazout prolongera les saisons de l’éclair entre-aperçu. Mazout est un refus du point d’arrêt. Mazout est l’ardeur qui condense les concaténations de poétiques, les dépôts d’énergies folles, les souffles et les luisances sociales.

Mazout sera le cœur commun où cristallisera et jaillira un printemps spirituel.

Mazout sera notre grand compensateur, un temps absolument libre.

Contributions :

Nicolas Fraigniaud : #2

Maria Gray : 

Ariane Muller : 

Janick Nadouce : 

Philippe Nadouce : #1

Théo Poulet : 

Date de dernière mise à jour : 14/02/2026